Regarde qui tient les ficelles

L’un appelle à des retrouvailles de la famille libérale. L’autre insiste sur la futilité des idéologies quand arrive l’heure de se rassembler pour le Sénégal. Me Abdoulaye Wade mise sur le temps. Macky Sall convoque les urgences de l’heure. Ce qui passe pour être des préoccupations aux antipodes les unes des autres, participerait pourtant d’une stratégie, pas forcément concertée, entre le président de la République et son prédécesseur aux affaires mais aux finalités pas aussi éloignées qu’il y paraît.

Des observateurs voient dans la démarche de Wade un moyen d’amadouer le pouvoir, pour éviter à quelques protégés d’avoir à subir les foudres de la Justice. Mack Sall insiste pendant ce temps sur le besoin d’auditer non pas un régime, mais une gestion. Tout un programme fait de nuances de portée politique majeure. Après avoir conseillé à ses anciens collaborateurs de rester disponibles à l’endroit du Président sorti des urnes le 25 mars dernier, le perdant de la consultation avait remis, quelques semaines plus tard, ces habits qui lui vont si bien : contester le pouvoir. Il s’en est expliqué en accusant le camp présidentiel d’avoir ouvert les hostilités. On était alors en pleine pré campagne pour les législatives.

Le pouvoir a appuyé autant qu’il a pu, sur la pédale des audits et la traque des biens mal acquis. Peu importe que ces adversaires aient rappelé à Macky Sall ce qui devait être sa part de responsabilité dans la « mauvaise gestion » sous le régime Wade.

De lui rappeler qu’il s’était tout aussi brusquement enrichi entre 2000 et le moment de sa déclaration de patrimoine ne pouvait avoir la même portée ni le même intérêt médiatique, que le besoin d’une certaine opinion, de tourner la page des 12 dernière années. Les hommes et femmes qui entourent le président de la République en ont toujours conscience, travaillant à rapidement et intelligemment noyer les accusations de règlement de comptes politiques, dans l’actu du défilé des anciens dignitaires devant les enquêteurs de la gendarmerie.

Audits-alibi, vertu convoquée
L’explication fournie par le pouvoir a beau comporter beaucoup de failles, nul ne s’y intéressait vraiment. L’argument portant exhumation des seuls dossiers d’audits datant de 2008 – et rien que cela – ne peut résister au fait que la gestion du Président Pape Diop, premier des convoqués, n’avait jamais été auditée par les organes habilités à le faire. La confusion a-t-elle été volontairement entretenue entre enquête sur l’enrichissement illicite et le suivi des audits ? Wade était-il dès lors fondé à monter au créneau pour la défense de ceux qu’il associa à sa gestion du pouvoir ? Il ne s’en priva guère, ce qui pourrait donner un tout autre contenu à son nouvel appel à rassembler la famille libérale, dans la suite de la déclaration par laquelle Abdoulaye Wade disait ne pas exclure de travailler avec Macky Sall.

La réponse servie dans le camp présidentiel par des sources qui ne tirent pas dans la même direction est révélatrice d’une chose : Wade n’a pas laissé indifférent. Etait-ce le résultat recherché ? Revisitons une déclaration de feu le Pr Sémou Pathé Guèye. L’idéologue du Pit décrivait les sorties du Secrétaire général du Pds et président de la République, comme un tout réfléchi, contrairement aux apparences. Semou Pathé expliquait notamment, en 2005, que Wade « ne dit jamais rien par hasard. C’est plutôt nous qui ne faisons pas attention aux actes d’apparence anodins qu’il pose. Quand cela nous paraît isolé et parfois incohérent, c’est généralement quand c’est trop tard que nous réalisons où il voulait aller ». Il est arrivé que cette stratégie de l’endormissement échoue totalement. La preuve par le 23 juin 2011. Mais, le même président Abdoulaye Wade a la réputation de ne jamais renoncer, quand il a un projet en tête.

Une réponse sur un air de Normand
En préconisant une recomposition de la famille libérale, il n’est pas en train de rêver que les retrouvailles aient lieu sous son autorité. Dans ce processus – si jamais il est enclenché -, le président Macky Sall n’est plus à la page « incontournable ». Il sera chef d’orchestre s’il faut reconstituer le groupe. Plus que cela, il a les moyens de décider seul, de qui peut être considéré comme « vraiment de la famille », si le projet consiste à former une équipe de gouvernement sous le concept « les libéraux d’abord ».

Le président de la République en a annoncé la couleur par son offre d’accueillir « certains Pds ». Ce faisant, le patron de l’Apr s’offre le plaisir d’un spectacle fait de bousculades à ses portes. Au rythme des « moi Monsieur » qu’il voit venir, il va se donner les moyens de tenir en laisse, et ses anciens frères libéraux et ses co-acteurs du changement intervenu à la tête du pays. En laissant la porte entre- baillée comme il vient de le faire, le désormais patron de tous s’est abstenu de rompre la dynamique wadienne. Sa réponse n’est pas synonyme de rejet formel.

Ainsi, Macky Sall tient en respect aussi bien les faucons bleus, que ceux de la mouvance présidentielle qui prendraient le risque de défier le Chef de l’Etat, en rêvant d’une double revanche : « démanteler le Pds » (slogan socialiste en 1993) et imposer une application des conclusions des Assises nationales dont le président ne voudrait que par approche sélective. En menaçant de jouer les uns contre les autres, le Chef de l’Etat, par ailleurs chef incontesté de l’Apr, se montre digne héritier du trône. Wade vient d’avoir Wade en face.{jcomments on}

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