Michael Soumah sur l’Evolution du rap hard-core au Sénégal «Aujourd’hui, la contestation est faite de façon beaucoup plus intelligente»

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Au début des années 1990, l’émission «Génération 3R» a accompagné la naissance du mouvement hip-hop au Sénégal. Les adeptes de ce style musical contestataire se donnaient rendez-vous tous les mercredis à 15 heures sur les ondes de Dakar Fm.

Son animateur, Michael Soumah, chef de la station Dakar Fm, a ainsi suivi l’évolution de ce mouvement et vécu l’avènement du «hard core» porté par le Rap’adio. Il revient dans cet entretien sur l’apparition de cette forme d’expression, à une époque où ce n’était pas du tout évident.
Vous avez suivi de près la naissance et le développement du mouvement hip-hop au Sénégal. Est-ce que vous pouvez dater l’apparition du hard core dans le rap ?
Le mouvement rap est né aux Etats-Unis au début des années 70. Ici au Sénégal, le rap en tant que tel est apparu dans les années 80. Déjà, il y avait Mc Lida, Mbacké Dioum. Mais c’est au début des années 1990 qu’il a explosé. Nous venions de démarrer la radio Dakar Fm qui est la première radio Fm au Sénégal. J’avais créé une émission qui s’appelait «Génération 3R» (rap, raga, reggae). Le mouvement est né à partir de cette émission-là.
C’était la seule radio à l’époque qui émettait en Fm (Modulation de fréquence). Les autres émettaient en ondes courtes. Les jeunes se sont retrouvés dans nos programmes. Le mouvement commençait ses balbutiements. Je m’étais dit pourquoi ne pas faire la promotion de ces jeunes qui avaient beaucoup de talents.
C’est à partir de «Génération 3R» que sont partis tous les groupes que vous connaissez aujourd’hui : Daara J, Pbs (Positive black soul), Rap’adio. C’est justement avec le Rap’adio qu’est né le rap hard core. Vous savez que Dakar Fm, c’est la Rts. Le hard core, c’est la contestation pure et dure.
C’était le clash comme on le dit aujourd’hui. Etant une «radio d’Etat», ce n’était pas évident pour moi d’inviter ces gens-là, vu le discours qu’ils développaient. C’était un peu compliqué, mais j’avais forcé parce qu’ils avaient du talent. Le rendez-vous, c’était Dakar Fm. Tous les mercredis à 15 heures, il y avait plein de monde dehors. Chacun voulait faire sa promotion.
Quand est-ce que le style hard core a atteint son apogée ?
Avec le Rap’adio, l’ordre établi a plus ou moins été bouleversé. Les rappeurs avaient tendance à vouloir copier ce que faisaient les Américains dans leurs accoutrements, dans leur façon de «rapper». C’était la copie conforme. Le Rap’adio est venu avec un autre style beaucoup plus dur. Du coup, les autres ont commencé à suivre.
C’est de là qu’est née l’expression «rap wolof mo raw», n’est-ce pas ?
Ça a commencé par-là. Et ça s’est développé ensuite. Il y a eu d’autres groupes qui sont venus avec le même style. Il y a eu Maxy Crazy. Après, il y a eu le Pbs, le Daara J qui ont commencé timidement, mais dans un autre registre. L’avènement du Rap’adio n’a pas trop duré, mais ils ont marqué ce rap hard core comme cela se faisait à l’époque, dans le Bronx, aux Etats-Unis.
Est-ce que la censure et les violences lors des concerts n’ont pas cassé cette dynamique ?
Je pense que oui. La musique sénégalaise n’a pas cette culture de la violence. Ils sont venus avec un nouveau verbe, une nouvelle façon de faire un rap beaucoup plus dur, beaucoup plus agressif. Les gens voyaient le rap comme quelque chose qui sortait de l’ordinaire. J’avais tendance, à chaque fois que je les recevais en studio, à les conseiller. A mon avis, il fallait trouver quelque chose de plus original. C’est vrai que le rap est né aux Etats-Unis, mais tout comme le jazz, il a ses racines en Afrique. A la limite, le rap vient du «tassou». Le Black Mbollo a plus ou moins suivi ce conseil en mélangeant le mbalax avec le rap. Les autres n’ont pas été tendres avec eux. Pour eux, il fallait rester original, à l’image des Américains. J’avais adhéré à cette nouvelle orientation. Quelques années plus tard, Passi a suivi en France avec Bisso na Bisso. Il a mélangé la musique congolaise avec le rap. Ce qui lui a valu des disques d’or. Puis, le Pbs a suivi.
De plus en plus, les rappeurs privilégient les morceaux dansants. Est-ce que cela n’impacte pas négativement le message véhiculé ?
Je ne pense pas. Plus la musique est dansante, plus les gens ont tendance à prêter l’oreille à ce que dit le rappeur. Ça a commencé déjà avec 2Pac. Il a abordé un certain virage. Il a rendu son rap beaucoup plus musical et quelque part les foudres lui sont tombées sur la tête. Les gens n’avaient pas accepté tout comme ils n’avaient pas accepté au Sénégal pour Black Mbolo. Toute musique évolue.
A votre avis, pourquoi ce style de musique s’est vite essoufflé ?
C’est un problème de survie. C’était une question d’exigence des maisons de production. C’était une exigence du public, des auditeurs. Les gens ne se retrouvaient plus dans ce que faisait le Rap’adio, ce rap pur et dur. On a une tradition musicale orale au Sénégal. Un rap plus léger était beaucoup plus abordable, plus acceptable, plus consommable pour le public. Ils ont compris cela et il y a eu un revirement de la part de tous les rappeurs d’ailleurs.
On constate également que les précurseurs ont mis beaucoup d’eau dans leur vin. Ils sont beaucoup moins durs dans les textes. Est-ce une question de maturité ou d’appât du gain ?
C’est une exigence des producteurs, du marché de la musique. Le hard core ne vendait pas. Il fallait revoir sa copie. Si aujourd’hui vous faites un concert rap hard core, je ne dirai pas que les gens ne viendront pas, mais ce sera minime par rapport à ce que fait le Daara J par exemple.
Le rap ne risque-t-il pas de perdre de son authenticité si la population ne sent pas l’engagement des rappeurs pour dénoncer les tares de la société et les abus des autorités ?
Aujourd’hui, la contestation est faite de façon beaucoup plus intelligente. Les clashs sont encore là. Mais c’est fait de façon beaucoup plus sage. Les arrangements ont évolué, mais la contestation est toujours là.
Si vous vous retrouviez à animer de nouveau votre émission «Génération 3R», quels conseils donneriez-vous aux jeunes rappeurs ?
Je leur dirais de ne pas trop verser dans la contestation. Nous sommes en Afrique. Ce n’est pas évident de se lancer dans la contestation. Cela peut nuire à la carrière de l’artiste. Je leur conseillerais de faire de la musique qui leur permettrait au mieux de se faire connaître et de pouvoir faire voyager leur art.
Si le rappeur ne conteste pas, de quoi va-t-il parler dans sa musique ?
De quelque chose qui va apporter un plus à la personne, au pays… C’est la sagesse qui parle. On peut contester, mais de manière beaucoup plus positive.
L’animateur que vous êtes a évolué en même temps que les jeunes rappeurs de l’époque, n’est-ce pas ?
Oui ! Avant, j’aimais beaucoup ce genre musical-là. Je l’écoute toujours. Les rappeurs font un excellent boulot. Il y a d’excellents musiciens qui sont derrière. Il y a de très bons beat makers, de très bons arrangeurs. Ils font de la bonne musique. Le problème, c’est le manque d’organisation. Le mouvement est encore un peu dispersé. C’est la voie du chacun pour soi.

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